1 décembre 1855

« 1 décembre 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 382-383], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7207, page consultée le 09 août 2026.

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Cher adoré, mon esprit est autant à court de style que mon cœur est abondant en amour. Je ne sais que t’écrire avec la plume mais ma bouche ne suffirait pas à te traduire en baisers toutes les tendresses de mon âme. Je suis bête MAIS je t’adore. Tu le sais de reste. Aussi je trouve qu’il est presque puéril à moi de l’annoncer comme une nouvelle. À propos de nouvelles, j’en ai enfin reçu de Julie1 avec mes deux quittances de loyer. J’en ai reçu aussi de Mme Luthereau, lesquelles, par parenthèsesa me coûtent plus qu’elles ne valent. Exceptées quelques tendresses plus ou moins convenues de la part de ces deux commères, jeune et vieille, les deux lettres ne contenaient rien de bien intéressant. Je mets à part la mort prématurée de la pauvre petite Charlotte Pradier laquelle vient de mourir à 21 ans des suites d’une fièvre typhoïde. Il paraît que la pauvre enfant était mariée car Julie en parle comme d’une jeune femme. Je ne sais pas quels sont les êtres qui la pleurent sur la terre, mais ce dont je suis sûre c’est que sa pauvre âme aura été introduite auprès du bon Dieu par sa sœur radieuse et bien-aimée. Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer en pensant à ces deux destinées si pareilles devant la mort. Pauvres chers anges, il n’y a pas encore dix ans qu’elles m’appelaient leur mère toutes les deux au milieu des baisers et des rires, des tutoiements respectueux et des vous familiers dans lesquelsb s’empêtrait la tendresse naïve de la pauvre petite Charlotte. Quand je pense à tous ces doux êtres si tôt envolés, je trouve que je m’attarde bien longtemps devant mon amour. Encore si je pouvais supposer que je te suis nécessaire… Mais ta bonté a beau faire, il m’est impossible de me faire sérieusement illusion à ce sujet. Je t’aime, mais quel service mon amour peut-il te rendre maintenant ? Je sais ce que je dis, mon pauvre adoré, tout en reconnaissant ce qu’il y a de généreux et de sublime dans ta conduite envers moi. Je respecte la volonté de Dieu qui t’impose ma vie si longtemps, mais j’envie le sort de nos deux anges emportant leur jeunesse au ciel.

Juliette


Notes

1 Julie Rivière s’occupe des affaires de Juliette à Paris.

Notes manuscriptologiques

a « parenthèse ».

b « lesquelles ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.

  • 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
  • 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
    Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes.
  • 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
  • 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
  • 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
  • 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.